Exuvies
Réalisé par Jean-Pierre Ramel
De vous il subsiste ce que la lumière, un jour, a formé, un reste de matière, des grains, des pigments, la poussière. Ou quelques images, plus volatiles encore, disparates et anachroniques qui peuplent la mémoire, promises à la même disparition. Toutes ces traces m’ont conduit vers vous. Si près que j’ai voulu vous tendre la main. Il n’y a pas eu, à l’origine de cet essai, une intention que j’aurais pu consigner en note. Ni d’événement, du moins manifeste, qui en aurait provoqué le désir. S’il y a bien un commencement à cette lente dérive parmi les images, il pourrait se chercher dans une série de coïncidences survenues en un temps très court et dont le papillon fut le motif récurrent. Filmé ici dans sa métamorphose, dans son vol et dans son agonie, je le retrouvais là tissé dans les robes d’une plasticienne et le suivais encore de texte en texte dans l’œuvre de W. G Sebald. Les papillons devenus des images. Exuvies : Chrysalides et carcasses vides, ruines abandonnées, sépultures et nécropoles. Puis, par un tour de passe passe dont la mémoire est coutumière, d’autres images ont surgi : photographies et souvenirs mêlés, rêves aussi, au fil d’un vol imprévisible, dont la ligne ténue m’apparaît aujourd’hui. Les images devenues papillons. Attirés dans un mouvement irrépressible par des scènes plus enfouies, tour à tour celle d’une peinture de Brueghel l’ancien puis celle d’une séquence photographique prélevée dans les archives relatives aux Einsatzgruppen du IIIe Reich. Exuvies : Traces de vie, ultimes dépouilles de victimes mises à nu, enveloppes vides de corps suppliciés. La citation que j’avais placée en exergue, empruntée à l’étude qu’a consacrée W.G Sebald à Thomas Browne - et qui m’accompagnait toujours - devait se lire à nouveaux frais. Car la peur de la fin inéluctable de notre propre nature, n’est rien en regard de l’irréparable des souffrances infligées à nos semblables. Rien, si l’on considère l’insoutenable de l’arrachement brutal à la vie. Et parce qu’aussi, la transmigration de la chenille en papillon n’est qu’une allégorie que la croyance a produite, étrangère à la métamorphose dont le poète ou ce peintre se sont saisis, servant d’autres fins que l’entomologie ignore. Qu’est ce que tendre la main si ceux que l’on voudrait sauver et devenus si proches restent pourtant inatteignables. Ainsi d’un récit lié par le montage qui semblait se boucler sur lui même et trouver là une manière d’achèvement. Pourtant s’est imposée la nécessité d’en remonter le cours, d’en relâcher la trame et de faire place, en quelques interstices irréductibles à l’histoire, aux battements d’une vie miraculeusement épargnée.