Jean Rouch sur le tournage de Dyonisos / Visuel
Cycle Mois du doc 2014

Jean Rouch : Regards critiques, mais non désabusés sur la France

Cycle proposé par Images en Bibliothèques dans le cadre du Mois du doc 2014

En partenariat avec le Festival international du film ethnographique Jean Rouch

 

Jean Rouch est plus généralement connu pour ses films sur l’Afrique, moins pour ceux réalisés en France, dont les caractères  politique et poétique sont souvent, d’ailleurs, passés sous silence. La programmation proposée à l’occasion des dix ans de sa disparition permettra de redécouvrir non seulement les dénonciations et les positions prises dans ses films sur la société française, mais aussi sa grande culture littéraire qu’il mit au service de son œuvre pour étayer sa réflexion historique et philosophique, et convoquer la poésie, maîtresse de l’imaginaire salvateur.

Quand, en 1960, Jean Rouch coréalise avec le sociologue Edgar Morin son premier film en France Chronique d’un été, il a déjà derrière lui une carrière de quatorze ans d’ethnologue-cinéaste en Afrique. Dès les premières années, son travail est plébiscité et Jean Rouch intègre le petit cercle des cinéastes français en qui le producteur Pierre Braunberger fonde de grands espoirs pour un nouveau cinéma. Ce soutien, central tout au long de la carrière du cinéaste, est récompensé, en 1957, par l’obtention du Grand Prix de la Biennale internationale de Venise pour Les Maîtres fous et, en 1958, du Prix Louis-Delluc pour son deuxième long-métrage de fiction documentaire, Moi, un Noir. Par un cinéma fondé exclusivement sur l’enregistrement du réel – sans son synchrone –, par le fait de mêler la fiction au documentaire et d’employer un matériel léger (16 mm), Jean Rouch rejoint en partie les objectifs défendus par les Cahiers du Cinéma. À la fin des années 1950, la revue, qui défend son travail, l’associe aux réalisateurs du renouveau du cinéma français, tels que Truffaut, Rivette, Godard, Chabrol, Franju...

Le cinéaste, ayant acquis de la notoriété, a donc des atouts en main quand il démarre le tournage de Chronique d’un été pour s’imposer, par ce film, comme le concepteur et l’expérimentateur du «  Cinéma-Vérité  ». Concept qui relie le cinéma et la vérité pour former un tout à travers des personnages filmés en action dans leur réel, par l’enregistrement et la prise de son synchrone désormais possibles grâce aux évolutions technologiques du matériel.

Le choix du thème du film n’est pas un hasard, il s’inscrit dans les préoccupations de la société française, relayées par la presse de l’époque, qui s’interroge sur le devenir de la jeunesse. Chronique d’un été est le premier opus rouchien d’une série de quatre, forts différents les uns des autres, mené sous la forme d’une enquête sociologique avec Edgar Morin et abordant les thèmes du travail, de l’amour, de la guerre, de la vie de couple et du bonheur.

Alors que le film est en cours de montage, Jean Rouch, déçu par la non-utilisation de la masse des rushes «  passionnants  », décide, en octobre 1960, de tenter une nouvelle expérience. Ses objectifs sont de réduire la quantité de matériel filmé et de suivre l’évolution d’un seul personnage dans le temps. Pour ce faire, il tourne pendant une journée La Punition (son deuxième opus), qui traite de la rencontre d’inconnus par une lycéenne mise à la porte de son établissement et du comment cette journée de liberté imprévue va être occupée.

Ce film est également une réflexion littéraire sur le temps, introduite par nombre de citations (Breton, Rimbaud, Sade, etc.) ponctuant le commentaire lu par le réalisateur, pour qui ces phrases apportent une cohésion, des «  phrases-clés  » de son expérience en classe de philosophie, le tout sous l’influence du surréalisme – ce qui fera dire à André Breton qui a vu La Punition , qu’il y a un peu du ton de son livre Nadja.

Suivront les deux derniers opus sur la jeunesse, de facture très différente, Les Veuves de quinze ans (1964) et Gare du Nord (1966).

Le premier souffre du fait que Jean Rouch tourne en 35 mm, requérant un matériel lourd et une équipe importante, ce qui rend ce film plus statique et engoncé.

En revanche, le second réalisé en 16 mm lui permet de retrouver une certaine simplicité et désinvolture au tournage, l’improvisation de l’instant, l’authenticité du son direct, et l’affranchissement de la plupart des contraintes techniques. La force et la cohésion temporelle de Gare du Nord résident dans le fait qu’il est filmé en deux plans-séquences, dont le premier révèle la banalité du quotidien et le second la poétique du hasard de la rencontre.

Jusqu’à la fin de sa carrière, Jean Rouch va privilégier ce dispositif léger et économique pour ses tournages, l’autorisant à une grande liberté de création. Ainsi il réalise Petit à petit , «  une comédie noire sur la tribu des Blancs  », comme l’a écrit en 1971 Henry Chapier. Le film, à la manière des Lettres persanes de Montesquieu, mêle la farce au picaresque, le sérieux aux facéties, tout en contestant la prétendue supériorité de la société française au travers de l’adoption par trois Nigériens de ses concepts pour établir à Niamey une société immobilière.

À nouveau, Jean Rouch fait appel à la littérature française et à l’essai d’ethnographie pour montrer par ce film miroir les travers, les contradictions et les absurdités de l’existence de ses concitoyens et de ceux qui tentent de les imiter. Et il ne s’arrête pas là.
 

En 1984 sort sur les écrans Dionysos, un film révélateur de certaines des préoccupations de Rouch sur l’avenir incertain du monde. Grand connaisseur des rituels africains, dont ceux des Songhay du Niger, et confronté à la tristesse qui envahit les sociétés industrielles, il bâtit un scénario qui a pour toile de fond «  la nécessité du culte de la nature dans les sociétés industrielles  ».

En associant le mythe de Dionysos avec celui du monde moderne occidental, il tente une réconciliation imaginaire (pourquoi pas désirée) dans un atelier automobile où les différences se côtoient (âges, cultures, sexes…) pour partager les rêves de chacun et réaliser «  la seule voiture construite dans la joie…  ».

Dans le décor parisien d’un service psychiatrique pour son film Folie ordinaire d’une fille de Cham (1986), inspiré d’une pièce de théâtre de Julius Amédée Laou, Jean Rouch se lance dans un réquisitoire cinglant et sans concession contre le racisme, l’aliénation et la dépossession d’un peuple par un autre, où l’oppresseur, en l’occurrence le colonialisme français, justifie ses exactions au nom de doctrines empreintes de religion.

Dans ce film âpre, où l’humour n’a pas sa place comme dans Petit à petit , il revient sur les rapports entre colons et colonisés en mettant alors au point un dispositif filmique qui n’entrave en aucune façon le texte. Il est donc décidé de tourner in extenso la pièce en temps réel, en plans-séquences au moyen de deux caméras se relayant. Il relève ce défi avec la complicité de Philippe Costantini pour réaliser un film puissant et unique dans son œuvre cinématographique.

Le Comité du film ethnographique